samedi 19 décembre 2009

Technocosme

Rien de plus évident que de constater que nous vivons désormais dans un technocosme : il ne s'agit pas seulement des réseaux enchevêtrés de communications qui, sous formes de route, de lignes aériennes, de mégalopoles, de conurbation ou plus subtilement d'un filet ondulatoire extrêmement dense, recouvrent la planète et l'encerclent technologiquement. Il s'agit aussi, et peut-être plus profondément, de la perception du monde comme un objet hypercomplexe et systématique.
Ainsi, les moyens techniques nous ont désormais habitué à voir l'image de la planète par photo satellite. Nous pouvons même la faire tourner comme bon nous semble par simples clics de souris. Cette vision du globe est tellement banale qu'elle occulte qu'il s'agit d'une mutation essentielle du rapport de l'homme au monde : en ayant désormais coutume de voir le monde se changer en planète, celui-ci est devenu un objet et, par conséquent, il est devenu manipulable. Le monde, le Tout, est justement cela qui n'apparaît pas comme un objet puisque c'est l'horizon ou le milieu universel qui constitue le fond sur lequel des objets apparaissent et reçoivent leur place et leur sens. Aujourd'hui ce Tout, notre monde, grâce à la technique peut être saisi d'un seul regard et devient manipulable. Cela change considérablement notre rapport à la terre : au-delà des faciles nostalgie des "retours à la nature" totalement irréalistes, l'écologie constitue la prise de conscience de plus en plus lucide et organisée de cette nouvelle aperception du monde. Tel est d'ailleurs le sens philosophique profond de l'écologie : le monde, en entrant globalement dans le champ de notre action technique entre en même temps dans celui de notre responsabilité. Promouvoir une technique de portée planétaire sans avoir conscience de cette portée et sans l'assumer lucidement a conduit aux maux que nous éprouvons aujourd'hui : pollution, déséquilibre de l'homéostase gazeuse et climatique, disparition de nombreuses espèces végétales et animales, etc. Devenue technocosme et objet, la terre est désormais à surveiller et à gérer. Cette surveillance est elle-même intégralement technique : des données automatiquement enregistrées, transmises et traitées par ordinateur. Au bout de la chaîne, l'homme intervient en tant que technicien.

Le technoscosme dans lequel nous vivons est un univers de "boîtes noires" et ce technocosme lui-même est une gigantesque boîte noire. Une "boîte noire", c'est tout objet complexe qui se dissimule sous une surface lisse pourvue de points de fonctionnement (cadrans, boutons, manettes, etc.) et dont l'usage n'exige pas que l'utilisateur pénètre la complexité interne. Nous savons comment utiliser les boîtes noires qui nous entourent, mais nous ignorons tout de leur structure profonde et de leur mode de production. Cela est vrai de la machine à laver à l'avion, de la TV à la voiture, du téléphone au métro, de l'ordinateur à la console vidéo. Notre univers est une imbrication de boîtes noires interconnectées. Mais cette opacité du milieu technicien est très différente de l'opacité primitive que pouvait avoir la nature. D'abord parce que la nature était réellement énigmatique, alors que le technocosme est en droit transparent. Nous ne comprenons pas, mais nous savons que pour chaque espèce de boîtes noires, il existe ceux qui savent : les techniciens, les ingénieurs. Ensuite, parce que le milieu naturel n'a pas été produit par l'homme et qu'il s'entretient de lui-même alors que le milieu technicien reste dépendant de l'homme pour son entretien et son fonctionnement. Il ne se répare pas et n'évolue pas de lui-même. Cependant, depuis que le technocosme a acquis une dimension planétaire, cette dépendance retentit sur la nature : bousculée, contrainte, manipulée et intégrée par la technique, la nature a désormais besoin d'être protégée, gérée, "réparée". Cette extension de la technique au monde vaut aussi, sur un plan plus abstrait, pour la représentation de la nature en général. Elle consiste principalement à prolonger la notion de "boîtes noires" à tous les phénomènes et productions naturels. Ayant totalement foi dans la technoscience, l'homme occidental est ainsi conduit à penser que de la molécule à l'étoile, de la cellule à l'homme, tout fonctionne à la façon de machines et qu'il y a pour chaque espèce de machines naturelles des spécialistes qui savent. Bref, vivant de facto dans un monde totalement opaque, l'Occidental envisage la nature comme un monde en droit et en principe totalement transparent. Les conséquences sont énormes. Elles expliquent pourquoi il est difficile, voire impossible, à l'homme d'être encore au monde par le langage et la symbolisation. La relation symbolique est en effet totalement inadéquate au technocosme. D'abord par en raison de son inefficience : le technocosme a besoin pour subsister d'une relation technique, efficace. Tel n'était pas le cas de la nature puisqu'elle prenait soin d'elle-même. Ensuite parce que la symbolisation apparaît, par rapport à la réalité technocosmique, comme immédiatement impropre, métaphorique, gratuite et non fondée. Elle ne trouve de justification qu'à titre de jeu. Pour une nature éprouvée comme mystérieuse, au contraire, l'être-au-monde-par-le-langage représentait une organisation symbolique spontanée et légitime, donnant du sens là ou régnait l'obscurité. Ayant perdu le sens du mystère, l'homme a perdu en même temps le sens du sens. Tant que le mystère régnait et qu'il n'y avait pas de relation "adéquate" (efficace, techno-mathématique) au réel, la relation symbolique était la seule possible et légitime. La relation symbolique dans et à un univers technicien, en revanche, ne peut apparaître que fausse, obscurantiste, puérile et gratuite puisqu'il existe un rapport technoscientifique adéquat présumé applicable à l'univers entier. La relation technoscientifique au monde se présente ainsi comme la seule adéquate, la seule vraie.
Encore que cette manière de formuler les choses est un peu abusive. La relation technoscientifique au réel ne devrait pas être déclarée comme vraie ou adéquate mais plutôt comme opérationnelle et efficace. Ni plus "vraie", ni "moins métaphysique" que la relation symbolique, elle est, en réalité, d'une autre nature. Autrement dit, la technoscience ne nous fait pas changer de représentation du monde : elle nous fait changer d'être-au-monde. Elle nous arrache à l'être-au-monde-par-le-langage, à la symbolisation universelle, pour nous faire entrer dans la fonctionnalisation et la manipulation universelle. Du règne symbolique au règne technicien, il y a une mutation radicale.
On peut toutefois se demander si dans ce règne technocosmique, il n'y a pas quelque illusion. L'idée notamment qu'il existe des gens qui savent et pour qui le technocosme est transparent. Où du moins que cette transparence est à la portée des "technoscients". Or, fondamentalement combinatoire, pluridisciplinaire, la technique échappe à la maîtrise individuelle. Le généticien est incapable de réparer l'ordinateur qu'il utilise, et pour prendre un exemple extrême, la complexité d'une navette spatiale est telle que personne n'est capable de la concevoir. L'intégration de la nature et de l'homme dans le technocosme a fait de celui-ci une "réalité" d'une complexité inimaginable et largement imprévisible. On est réduit à fabriquer à son propos des "modèles" ou des probabilités d'évolution plus ou moins partiels et fragmentaires que l'on appelle des scénarios. Et souvent, des scénarios totalement opposés apparaissent comme également probables. Voyez les débats sur les causes et les conséquences du "réchauffement climatique". La présupposition de transparence techno-scientifique est donc contestable à plusieurs niveaux :
- parce que l'extension de la notion de "boîtes noires" aux phénomènes naturels et, au-delà, à l'univers entier, n'est qu'une croyance, certes motrice de l'essor techno-scientifique, mais aussi conditionnée par la techno-science ;
- parce que la distinction entre ceux qui ne savent pas (le profane) et les technoscients est au mieux une affaire de degré. Ceci signifie que l'idée d'une culture technique considérée par beaucoup comme une panacée procède d'une illusion totale. Une illusion de "gens de lettres" plus que de technoscients qui se heurtent quotidiennement à l'opacité de ce qui devrait leur être transparent. Ce n'est pas parce que j'aurai appris (approximativement) comment fonctionne ma TV ou que je saurai réparer ma voiture que j'aurai davantage (si je suis lucide) l'impression de vivre dans un monde transparent, maîtrisé et en accord avec la nature des choses.

Originellement, la technique est un ensemble d'outils, de moyens, d'instruments. Elle est l'expression concrète d'une rationalité instrumentale. Mais tout moyen et tout instrument n'a de sens et de valeur que par rapport à des fins et des buts dont la source n'est jamais la raison purement instrumentale elle-même. La question qui se pose alors est la suivante : que se passe-t-il lorsque la rationalité instrumentale et technicienne englobe tout, sans plus laisser d'espace à partir d'où donner un sens et une finalité à ce qu'elle met en oeuvre ? Qu'arrive-t-il lorsque la rationalité instrumentale devient totale et totalitaire ? Elle se mue dans un non-sens absolu, dans une irrationalité radicale. La technique contemporaine s'est faite englobante, systématique, totale. Elle s'est faite univers en enveloppant la nature et la culture d'où elle tenait naguère son sens. Si notre univers technoscientifique veut encore éviter de se muer en un univers totalement irrationnel, dénué de tout sens autre que celui de son fonctionnement rond et de sa croissance infinie, il faut qu'il accorde à la nature et à la culture autant de places qu'aux exigences proprement techniques et qu'il ne subordonne pas celles-là à celles-ci. L'homme habite un monde et vit une histoire : il ne peut, en tant qu'homme, habiter une machine et se résorber dans l'instrumentalité de moyens et de fonctions dépourvues de sens et de fin. Sans horizon culturel et naturel, l'homme déserte son essence.
La technoscience suit ce que Jacques Ellul a appelé l'impératif technicien : il faut exploiter, actualiser tout le possible, exercer toute la puissance, réaliser toutes les expériences, tout tenter. Cet impératif est l'expression même d'une liberté nihiliste, c'est-à-dire dénué de responsabilité et de sens. La liberté nihiliste est a-morale car être moral consiste justement à ne pas faire tout ce que l'on est capable de faire : à restreindre librement sa liberté. Le monde ne peut devenir l'expression de notre liberté nihiliste. Il n'est pas le laboratoire de la puissance technicienne. Il ne faut pas y essayer tout ce qui est techniquement possible sans limites, ni respect : respect des individus et des collectivités différenciées qui y vivent, respect de l'histoire, respect du sens. Si notre monde a encore une chance de liberté, il ne peut s'agir que de liberté humaine, pas de la liberté nihiliste de l'exercice de la puissance pour la puissance.

Plusieurs récits de science-fiction ou d'utopie décrivent des villes futures rondes et closes, lisses comme des machines hautement sophistiquées : univers de boîtes noires ou technocosmes parfaits. Et l'histoire que ces récits rapportent sempiternellement est celle de la tentative d'un individu ou d'un groupe de sortir de la ville. Sortir de la machine pour retrouver la transparence et le mystère de la nature et du devenir, renouer avec le sens. Un espace libre et humain serait donc un espace qui n'entretiendrait pas le désir compulsif et chronique de s'en échapper...

Billet librement inspiré d'un texte de Gilbert Hottois (1986), La mutation technicienne. In P. Ansay et R. Schoonbrodt (Eds.), Penser la ville. Bruxelles : Editions des Archives d'Architecture Moderne.

mercredi 25 novembre 2009

Un des Baumugnes

Je viens de refermer "Un de Beaumugnes" de Jean Giono. Un des romans les plus ardents qu'il m'ait été donné de lire. Un ton rude et franc. En véritable poète, Giono chante le jaillissement de la vie, l’extraordinaire bonheur d’exister, la jouissance que procurent les richesses naturelles par opposition à une morale du sacrifice et du renoncement. Giono nous donne à voir une acceptation lucide mais tranquille de la condition humaine. Les personnages sont entiers, généreux, vivants. Ils ont du nerf, de la répartie, du cœur et de l’épaisseur. Dans cet extrait, il est question de musique (et de nature aussi) d'une façon telle que j'en ai rarement lu.
Voici la scène (dont ce résumé est une trahison par rapport à l'intensité de ce livre) : au début du XXème siècle, un homme (Albin), amoureux fou d'une fille (Angèle) qu'il n'a aperçu qu'une fois trois ans auparavant, la retrouve tenue enfermée par ses parents parce que "fille-mère". En pleine nuit, il vient lui "parler", à sa façon, en jouant de l'harmonica. Le narrateur décrit la scène...

"Il a dû arriver là, en face de la ferme et s'asseoir sur le tronc courbé du figuier, et moi je l'avais perdu dans le feuillage de l'arbre et aussi dans le feuillage de la pensée parce que la nuit, c'est toujours un peu câlin ; et puis d'un coup, j'ai reçu la chose en travers de la figure.
Ah, je dis bien : en travers de la figure, parce que ça m'a fait l'effet d'un coup de pierre.
Il appelait ça parler à Angèle !
Certes, d'un côté, ça pouvait s'appeler comme ça, mais, au lieu de mots, c'étaient les choses elles-mêmes qu'il vous jetait dessus.
D'abord, ce fut comme un grand morceau de pays forestier arraché tout vivant, avec la terre, toute la chevelure des racines de sapins, les mousses, l'odeur des écorces ; une longue source blanche s'en égouttait au passage comme une queue de comète. Ça vient sur moi, ça me couvre de couleur, de fleurance et de bruits et ça fond dans la nuit sur ma droite.
Y avait de quoi vous couper l'haleine.
Alors, j'entends quelque chose comme vous diriez le vent de la montagne ou, plutôt, la voix de la montagne, le vol des perdrix, l'appel du berger et le ronflement des hautes herbes qui se baissent et se relèvent toutes ensemble, sous le vent.
Après, c'est comme un calme, le bruit d'un pas sur un chemin : et pan, et pan ; un pas long et lent qui monte et chante sur des pierres, et, le long de ce pas, des mouvements de haie et des clochettes comme à sa rencontre.
Ça s'anime, ça se resserre, ça fuse en gerbes d'odeur et de son, et ça s'épanouit : abois de chien, porte qui claque, foule qui court, porc, gros canard qui patouille la boue avec sa main jaune. Tout un village passe dans la nuit. J'ai le temps d'entendre un seau qui tinte sur le parquet, une poulie, un char, une femme qui appelle ; j'ai le temps de voir une petite fille comme une pomme, une femme les mains aux hanches, un homme blond, et ça s'efface.
Tout ça, c'était pur !
Là, il faut que je m'arrête et que je vous dise bien, parce que c'est ça qui faisait la force de toute la musique, combien on avait entassé de choses pures là-dedans.
Ce qui frappait, ce qui ravissait la volonté de bouger bras et jambes, et qui gonflait votre respiration, c'était la pureté.
C'était une eau pure et froide que le gosier ne s'arrêtait pas de vouloir et d'avaler ; on en était tout tremblant ; on était à la fois dans une fleur et on avait une fleur dans soi, comme une abeille saoule qui se roule au fond d'une fleur.
Moi, vous savez, c'est pas pour dire, mais j'ai déjà entendu pas mal de musique et même, une fois, la musique des tramways qui est venue donner un concert à Peyruis pour la fête. J'avais payé ma chaise un sou ; c'est vrai qu'avec ça j'avais droit à un café. Y avait, pas loin de moi, la femme du notaire et la nièce du greffier ; et tout le temps, ç'a été des : "Oh, ça, que c'est beau !", "Oh, ma chère, cette fantaisie de clarinette !" Moi, j'écoutais un petit bruit dans les platanes, très curieux et que je trouvais doux : c'était une feuille sèche qui tremblait au milieu du vent.
La grosse caisse en mettait à tour de bras. Alors, je suis parti sans profiter de ma chaise et du café pour mieux entendre ce qu'elle disait, cette feuille.
Ça vient de ce qu'on n'a pas d'instruction ; que voulez-vous qu'on y fasse ? Cette feuille-là, elle me disait plus à moi que tous les autres en train de faire les acrobates autour d'une clarinette.
C'est comme ça.
Et bien, la musique d'Albin, elle était cette musique de feuilles de platane, et ça vous enlevait le coeur."

dimanche 15 novembre 2009

Moffou

Un extrait de l'album Moffou de Salif Keita. D'abord en témoignage de ma profonde affection pour le Mali, ensuite parce que le titre de l'album est beau : il provient du nom d'une petite flûte taillée dans une tige de mil, le moffou, jouée par les peuples du Sahel, entre autres, pour effrayer les oiseaux au moment des semis. Enfin, parce que je trouve ce titre splendide.


Salif Keita, Ana Na Ming. Album Moffou, 2002.

samedi 14 novembre 2009

Sujets d'examen

Je suis aujourd'hui de bonne composition et propose quelques sujets d'examen de tout poils offerts par... Pierre Desproges :

- La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre (à condition que les deux points soient bien en face l'un de l'autre). Quelle est la définition de la ligne gauche ?

- Tout le monde sait que les travaux d'Hercule étaient 12. Mais savez-vous combien étaient les parents de Lamartine ?

- Sylvie va au marché. Elle a 35 euros dans son porte-monnaie. Elle achète 9 laitues à 1,20 euros et 14 laitues à 1,10 euros. Est-ce bien raisonnable ?

- Un sourd répond au nom de Christian. Là encore, est-ce bien raisonnable ?

- Un train, parti de A à 8h19, roule vers B, qui est situé à 129 kms de A, à une vitesse moyenne de 177 km/h. Dites pourquoi.

Et pour finir en beauté, un sujet de philosophie :
- En tant que voie d'accès à l'émancipation morale sans prise de conscience structurale au niveau du vécu libertaire, peut-on admettre que l'application de la liberté sexuelle dans les étables ougandaises est la porte ouverte à tous les zébus ?

mercredi 4 novembre 2009

Sublime judoka

Tout homme public entré en politique verra désormais ses "Mémoires" décortiquées (quel étonnement déjà de publier des "Mémoires" avant le crépuscule de son existence...). Après Frédéric Mitterrand, c'est au tour du judoka David Douillet d'en faire l'expérience. Lorsqu'il publie en 1998 son autobiographie, le tout récent champion olympique est loin de se douter que ses confessions seront minutieusement analysées quelque dix ans plus tard. Grâce au Canard enchaîné, c'est désormais chose faite.
Dans son édition du mercredi 4 novembre, l'hebdomadaire publie quelques-unes des meilleures feuilles de cet opus très sobrement intitulé L'Ame du conquérant (Robert Laffont, 1998). Justifiant sur trois pages ce qu'il appelle sa "misogynie rationnelle", le député des Yvelines y dévoile ses projets pour la femme du XXIe siècle : "Pour moi, une femme qui se bat au judo ou dans une autre discipline, ce n'est pas quelque chose de naturel, de valorisant, explique-t-il. Pour l'équilibre des enfants, je pense que la femme est mieux au foyer."
"C'est la mère qui a dans ses gènes, dans son instinct, cette faculté originelle d'élever des enfants. Si Dieu a donné le don de procréation aux femmes, ce n'est pas par hasard", poursuit-il. "De fait, cette femme-là, quand elle a une activité professionnelle externe, pour des raisons de choix ou de nécessité, elle ne peut plus jouer ce rôle d'accompagnement essentiel. (...) Je considère que ce noyau est déstructuré. Les fondements sur lesquels étaient bâtie l'humanité, l'éducation en particulier, sont en partie ébranlés", ajoute David Douillet, aujourd'hui membre de la commission des affaires culturelles et de l'éducation à l'Assemblée nationale. Oui, vous avez bien lu : affaires "culturelles" et "éducation".
Toutefois, visiblement davantage porté sur les affaires "naturelles" que "culturelles", il répond par avance aux critiques : "On dit que je suis misogyne. Mais tous les hommes le sont. Sauf les tapettes !" Interrogé sur ce passage à plusieurs reprises après la publication de son ouvrage, David Douillet avait expliqué, à l'époque, que le terme de "tapette" visait seulement "les hommes qui ne s'assument pas"... Nous voilà rassurés.

Et dire qu'au même moment, Claude Levi-Strauss est mort... Quel bonheur doit-il éprouver d'avoir quitté une telle défaite de la pensée que ces deux derniers siècles nous imposent.

dimanche 25 octobre 2009

John Martyn

Dans la vaste famille du folk rock anglais qui brouille presque de façon instinctive les frontières entre chanson traditionnelle, jazz, blues et rock progressif, le guitariste et chanteur écossais John Martyn occupe une place de choix. Peu connu du large public, il n'en demeure pas moins un acteur aussi passionnant que capital d'un rock britannique profondément singulier et inspiré, délicatement radical, détaché de toute vision bassement commerciale.
De Solid Air, en 1973, à Dreams by the Sea, en passant par le splendide Road To Ruin, John Martyn a offert nombre d'enregistrements souvent lumineux, toujours tourmentés, reflet d'une existence en lutte constante contre une armée de démons (alcool, drogue, vie affective pour le moins très chaotique, perte d'une jambe en 2003) ; une impériale suite de chansons en apesanteur, rugueuses et aériennes, aussi gracieuses que douloureuses, dominé par un jeu de guitare époustouflant de sensibilité et un chant très particulier : une voix veloutée, avec laquelle il essaie de reproduire la chaleur et les harmonies d'un saxophone.
Martyn était un grand artisan folk, un manieur de mots désespéré et sensible que ses démons personnels ont lesté d'une gravité impressionnante.
Mort en janvier 2009 à l'âge de 60 ans, il rejoint le rang des grands disparus cruellement ignorés don l'oeuvre ne demande qu'à être découverte.


John Martyn, Head and Heart. Album Bless the weather, 1971.

vendredi 23 octobre 2009

Cantatrix sopranica L.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire part de ce superbe article scientifique signé Georges Perec. Je vous conseille tout particulièrement la bibliographie : une perle !


Mise en évidence expérimentale d'une organisation tomatotopique chez la soprano (Cantatrix sopranica L.)

Georges PEREC
Laboratoire de physiologie
Faculté de médecine Saint-Antoine
Paris, France


RÉSUMÉ
L'auteur étudie le lancement de la tomate qui provoque la réaction yellante chez la cantatrice et démontre que plusieurs aires de la cervelle sont impliquées dans la réponse, en particulier le trajet légumier, les nuclei thalameux et le fiçure musicien de l'hémisphère nord.*


Les effets frappants du jet de tomates sur les sopranos, observés aux heures ultimes du siècle dernier par Marks et Spencer (1899) qui, les premiers, employèrent le terme de réaction de hurlements (RH), ont été largement décrits dans la littérature. Si de nombreuses études expérimentales (Zeeg & Puss, 1931; Roux & Combaluzier, 1932; Sinon & coll., 1948), anatomopathologique (Hun & Deu, 1960), comparative (Karybb & Szyla, 1973) et prospective (Else & Vire, 1974) ont permis de décrire avec précision ces réponses caractéristiques, les données neuroanatomiques, aussi bien que neurophysiologiques sont, en dépit de leur grand nombre, étonnamment confuses. Dans leurs démonstrations désormais classiques, publiées dans la fin des années 20. Chou & Lai (1927 a, 16, c, 1928 a, 16, 1929 a, 1930) ont écarté l'hypothèse d'un simple réflexe nociceptif facio-facial qui avait été émise il y a de nombreuses années par certains auteurs (Mace & Doyne, 1912; Payre & Tairnelle, 1916; Sornette & Billevayze, 1925).
Depuis lors, de nombreux travaux ont été menés pour tenter de résoudre l'énigme embrouillée ainsi que l'embrouillement énigmatique des versants afférent et/ou efférent de la RH et ont conduit à incriminer, de manière quelque peu chaotique, une multitude de structures et de voies : l'existence de voies afférentes trigéminale (Loewenstein et coll., 1930), bitrigéminale (Von Aitick, 1940), quadritrigéminale (Van der Deder, 1950), supra, infra et intertrigéminale (Mason & Ragoun, 1960) a été invoquée avec une certaine vraisemblance, de même que celle de canaux d'entrée maculaire (Zakouski, 1954), sacculaire (Bortsch, 1955), utriculaire (Malosol, 1956), ventriculaire (Tarama, 1957), monoculaire (Zubrowska, 1958), binoculaire (Chachlik, 1959-1960), trioculaire (Strogonoff, 1960), auditif (Balalaïka, 1515) et digestif (Alka-Seltzer, 1815). Des circuits spinothalamiques (Attou & Ratathou, 1974), rubrospinal (Maotz & Toung, 1973), nigrostrié (Szentagothai, 1972), réticulaire ( Pompeiano et coll. 1971), hypothalamique (Hubel & Wiesel, 1970), mésolimbique (Kuffler, 1969) et cérébelleux (High & Low, 1968) ont été explorés en vain, pour tenter d'élucider l'organisation de la RH, et la responsabilité de presque toutes les parties du cortex somesthésique (Pericoloso & Sporghersi, 1973), moteur (Ford, 1930), comissural (Gordon & Bogen, 1974) et associatif (Einstein et coll., 1974) a été évoquée dans le développement progressif de la réponse, bien que, jusqu'à maintenant, les mécanismes afférents et efférents de la RH n'aient jamais été explicités de manière décisive et convaincante.
Unsofort & Tchetera ont observé que " plus on jette de tomates sur les sopranos et plus elles crient "; par ailleurs, des études comparatives, par rapport à la réaction de gasp (Otis & Pifre, 1964), au hoquet (Carpentier & Fialip, 1964), au ronronnement du chat (Remmers & Gautier, 1972), au réflexe HM (Vincent et coll., 1976), à la ventriloquie (Mc Culloch et coll., 1964), aux cris perçants, aigus ou stridents et aux autres réactions hystériques (Sturm & Drang, 1973) provoquées par le jet de tomates, aussi bien que de choux, pommes, tartes à la crème, chaussures, billots et enclumes (Harvar & Mercy, 1973) ont conduit à l'hypothèse solide selon laquelle la RH est déterminée par un mécanisme de rétroaction positive, qui repose sur une interdigitation semilinéaire quadristable à embranchements multiples de sous-réseaux neuronaux fonctionnant en désordre (Beulott, Rebeloth & Dizdeudayre, 1974). Bien que cette hypothèse soit assez séduisante, les données anatomiques et physiologiques dont nous disposons sont insuffisantes pour pouvoir l'étayer. Nous avons donc décidé d'explorer de manière systématique l'organisation interne croissante ou décroissante de la RH pour tenter d'élaborer un modèle anatomique.


MATÉRIELS ET MÉTHODE

Préparation
L'expérimentation a porté sur 107 sopranos de sexe feminin, en bonne santé, pesant entre 94 et 124 kg (moyenne: 101 kg), qui nous ont été fournies par le Conservatoire National de Musique.La tracheotomie, la fixation dans l'Horslay-Clarke et la plupart des gestes opératoires ont été réalisés sous anesthésie par halothane. De la procaïne a 5 % a été injectée dans les berges cutanées et aux points de pression. Les animaux ont ensuite été immobilisés à l'aide de triéthyiodide de gallamine (40 mg/kg/heure) et maintenus en normocapnie grâce à une ventilation artificielle adaptée. Des dissections transversales de la moelle épinière ont été réalisées au niveau de L3/T2 ce qui a permis de supprimer les variations de la pression artérielle et de la sécrétion d'adrénaline induites par le jet de tomate (Giscard d'Estaing, 1974). A aucun moment les animaux n'ont souffert, comme le démontre le fait qu'ils n'aient pas cessé de sourire tout au long de l'expérimentation. La température interne a été maintenue à 38°C +/- 4°F à l'aide de 3 bouilloires électriques.

Stimulation
Les tomates (Tomato rungisia vulgaris) ont été lancées par un lanceur dc tomate automatique (Wait & See, 1972) commandé par un ordinateur de laboratoire polyvalent (DID/92/85/P331), avec traitement des données en série. Les jets répétitifs ont permis d'atteindre 9 projections par seconde, ce qui correspond aux conditions physiologiques rencontrées par les sopranos et les autres chanteuses sur la scène (Tebaldi, 1953). Nous avons pris soin d'éviter les projections ratées sur les membres supérieurs et/ou inférieurs, le tronc et les fesses. Seules les tomates atteignant la face et le cou ont été prises en compte.
Les données ont été contrôlées par rapport au lancement d'autres projectiles: trognons de pomme, rognures de choux, chapeaux, roses, citrouilles, balles de fusil et ketchup (Heinz, 1952).

Enregistrement
L'activité des différentes aires cérébrales a été enregistrée par l'intermédiaire de semi macro-électrodes en alliage verre-tungstène placées au petit bonheur * selon la méthode de Zyszytrakyczywsz-Sckrawszhwez (1974). La détection des pointes a été assurée par audiomonitoring : chaque fois qu'une décharge était entendue, elle était soigneusement photographiée, enregistrée, affichée sur un monographe et, après intégration, sur un polygraphe. L'analyse statistique des résultats a été réalisée au moyen d'un algorithme inspiré du tennis (Wimbledon, 1974), c'est-a-dire que chaque fois qu'une structure gagnait un jeu, elle était considérée comme étant impliquée dans la RH.

Histologie
Au terme de l'expérimentation, les sopranos ont été perfusées avec de l'huile d'olive et du Glennfidish à 10 %, et mise à incuber à 42,1°C pendant 47 heures, dans du jus d'orange à 15 %. Des coupes de tissus congelés, non colorées, de 2 cm d'épaisseur ont été montées dans un sorbet à la fraise et examinées en microscopie à balayage et à époussetage.
L'examen histologique a confirmé que toutes les électrodes étaient situées dans le cerveau, à l'exception de 4 d'entre elles, qui se trouvaient dans la queue de cheval et le filum terminal, et qui ont été exclues de l'analyse statistique.

RÉSULTATS
Les explorations stéreotaxiques du cerveau durant le jet de tomates ont montré que la plupart des aires cérébrales répondent de manière différentes à la stimulation tomatesthétique.Comme le montre le tableau 1, qui résume les principaux résultats observés, trois (3) aires distinctes ont donné des réponses constantes, précises et non ambiguës : le nucleus anterior reticularis thalami pars lateralis (NART pl), ou nucleus de Pesch (Pesch, 1876; Poissy, 1880, Jeanpace & Desmeyeurs, 1932), la partie antérieure du tractus leguminosus (paTL), qui est situé à 3,5 mm au?dessus de l'obex et à 4 mm à droite de la tente, et la partie dorsale de la région de l'hémisphère gauche dénommée " sulcus musical, (sc MS) (Donen & Kelly, 1956).
Il est intéressant de noter que si l'hémisphère gauche a été pris en compte pour l'analyse statistique, l'hémisphère droit a été laissé de côté**.

Tableau 1 : Réponses des différentes parties du cerveau à la stimulation tomatotopique à diverses fréquences

Fig. 1 : Activité des structures réagissant à la stimulation tomatique. Le trait horizontal indique le début et la fin du stimulus. Etalonnage : 3,1416 ms. Chaque tracé est formé par la superposition de 33,57 enregistrements successifs. Remarquez le point en A, la flèche en B et le triangle noir en C.


Des exemples de réponses de ces structures sont représentés sur la figure 1, où l'analyse temporelle de la distribution des pointes fondée sur les caractéristiques de la répartition aléatoire temporelle programée (RATP) des aires étudiées permet de distinguer 3 sous-types d'unités cérébrales : 1 ) les unités répondant avant la stimulation ; 2 ) les unités répondant au cours de la stimulation ; 3 ) les unités répondant après la stimulation.
La comparaison des réponses obtenues avec la stimulation par le ketchup et d'autres projectiles, résumée dans la figure 2, apporte des arguments indiscutables en faveur de l'existence d'une organisation tomatotopique de la RH le long, entre et à travers le NARTpl, la paTL et le scMS.

Fig. 2 : Exemples de réponses provoquées par la tomate et d'autres projectiles. Explications dans le texte A = tomate, B = pomme, C = chou, D = chapeau, E= roses, F = ketchup®, G = potiron, H = balle de fusil

Fig. 3 : Relation temporelle entre les réponses enregistrées dans la région impliquée dans la RH. Abcisse : unités arbitraires ; ordonnées : unités internationales.Explications dans le texte

Les relations temporelles entre ces réponses, illustrées par la figure 3, montrent que l'hypothèse d'une interdigitation en faisceau de sous-réseaux neuronaux est très probable, bien qu'aucune donnée expérimentale ne permette de le confirmer, en raison de la relative difficulté de pénétrer dans ces satanées structures sans détruire tout un tas de choses (Timeo et coll., 1971).

DISCUSSION
Il a été démontré plus haut que le jet de tomates provoque, outre un certain nombre d'autres réactions motrice, visuelle, végétative et comportementale, des réponses neuronales dans trois aires cérébrales distinctes : le nucleus anterior reticular thalami pars lateralis (NARTpl), la partie antérieure du tractus leguminosus (paTL) et la partie dorsale de la zone dénommée sulcus musicalis (sc MS).Comme l'ont démontré Chou & Lai (1929 ), Lai/Chou (1931a, ) et Unsofort & Tchetera (1972), le mécanisme de la RH ne peut être réduit à un simple réflexe oligosynaptique facio-facial nociceptif qui prendrait son relais dans les voies ascendantes tomatonergiques paleospinorubro-yello-tectocerebello-nigrostriées.Le fait que de la péroxydase de raifort injectée dans les cordes vocales des sopranos soit transportée de manière rétrograde des dendrites apicales des nefs vagues vers les synapses tomatotomatiques des voies afférentes du psudo-Gasser controlatéral (Mc Hulott et coll., 1975) démontre avec quelque vraisemblance la nature légumineuse du médiateur responsable de la transmission du message des territoires réceptifs à la tomate au circuit de la RTH (Colle et coll., 1973). La 3,5 (M-tri) argyril-β-L-tomatase, qui est trisynthétisée de manière élective sdans le faisceau du NARTpl-ap TL et dont la destruction inhibe totalement la RH (Others et coll., 1974), fait figure de principal candidat pour remplir le rôle de transmetteur dans la boucle de rétroaction de la RH, bien qu'une autre hypothèse, fondée sur les calculs de latence et les corrélations sur la fréquence des co-croisements, suggère l'existence possible d'une synapse tomatotonique (confère Dendritt & Haxon, 1975).

Fig. 4 : Tentative d'élaboration d'un modèle anatomique du mécanisme de la RH. Explications dans le texte ou ailleurs. Lignes contin ues = inhibition, lignes discontinues = interrogation, lignes étoilées = redhibition, lignes en pointillé = substentation.

Bien que l'on manque encore de données expérimentales indiscutables, et que d'autres essais soient nécessaires pour parvenir à élucider totalement le mécanisme de la RH, il semble logique de reconnaître que l'ensemble des arguments cités plus haut et des résultats expérimentaux rapportés dans notre travail militent en faveur de l'hypothèse d'une organisation semilinéaire, multistable à embranchements multiples, à réseau dorsal et à déterminisme alimentaire de la RH, ce qui permet de proposer un modèle anatomique (figure 4).

Ce travail a pu être mené grâce aux subventions accordées par le syndicat régional des producteurs de fruits et légumes, l'association française des amateurs d'art lyrique (AFAAL) et la fédération internationale des dactylo-bibliographes (FIDB).


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* En français dans le texte
** NdT: pour restituer dans toute sa complexité la pensée de l'auteur, il semble indispensable de reproduire la phrase originale, qui était : "It is of interest to notice that, if the left hemisphere was kept for analysis, the right hemisphere was left".

mercredi 21 octobre 2009

Les syndromes du doctorant

Ci-dessous un billet plutôt drôle et pertinent extrait du site de mon collègue juriste nîmois Stéphane Darmaisin (http://www.darmaisin.com/blog/) auquel j'ai rajouté quelques éléments.

L’observation des parcours en thèse de différents étudiants permet de dégager toute une série de pathologies qu’il est nécessaire de s’employer à traiter pour améliorer le confort mental du doctorant. La liste qui suit donne un tableau non exhaustif des différents syndromes relevés à ce jour.

- Le syndrome de culpabilité : le malade entend en permanence une petite voix intérieure qui lui dit à chaque instant : "tu devrais être en train de travailler". Ce syndrome présente le défaut évident d’interdire toute pause ou toute décompression. Aucun remède connu à ce jour.

- Le syndrome colérique : le malade est irritable et en veut à la terre entière de l’avoir laissé commencer une thèse. Dans les périodes de crise le malade peut s’en prendre violemment à tout objet qui traîne sur son bureau et jeter l'intégralité de ses travaux à la poubelle. Dans la majorité des cas, il récupère l’ensemble dès le lendemain matin. Dans certains cas extrême, le malade peut renoncer à s’encombrer d’un conjoint, ce qu’il regrette immédiatement après sa soutenance de thèse.

- Le syndrome obsessionnel : le malade voit sa thèse partout et éprouve le sentiment, le plus souvent injustifié, que tout ce qu’il lit ou entend se rapporte à sa thèse. Dans les cas les plus extrêmes, le malade ne comprend pas que les autres personnes puissent s’intéresser à autre chose qu’à sa thèse.

- Le syndrome de la page blanche : le malade demeure prostré devant sa page désespérément blanche. Ce syndrome est sans gravité les premiers mois. Il commence à devenir inquiétant dans les cinq ans et alarmant dans les dix ans.

- Le syndrome d’infériorité : le malade a le sentiment qu’il est intellectuellement déficient et qu’il ne parviendra jamais à égaler l'entame du départ de la cheville de ses prédécesseurs. Ce syndrome se traduit généralement par une apathie marquée et par une volonté latente de mettre à mort le sujet de thèse, voire le malade lui-même. Le seul remède connu à ce jour : écrire, aller de l’avant et se dire que si la thèse n’est pas géniale, elle aura toujours le mérite d’exister.

- Le syndrome de supériorité : le malade a le sentiment qu’il est en train d’écrire LA thèse du siècle. Pathologie grave et très douloureuse notamment lorsqu’il réalise que seule une dizaine de personnes (famille et amis compris) liront son travail au final. A noter cependant que dans de très rares cas, il a pu être observé que la thèse se révélait être la thèse du siècle.

- Le syndrome d’insouciance : le malade se promène en permanence dans les couloirs des universités et des bibliothèques universitaires et ne s’assoit que très rarement un stylo à la main. Pathologie grave dès le début de la thèse et alarmante après cinq ans. Seul remède connu à ce jour : le coup de pied aux fesses.

- Le syndrome du temps perdu : dans une première phase, le malade passe plus de temps à pleurer sur le temps qu’il pense avoir perdu qu’à travailler. Dans une seconde phase, le malade passe plus de temps à pleurer sur le temps qu’il a perdu à pleurer qu’à travailler. Seul remède connu à ce jour : sécher ses larmes, ne plus penser à autre chose qu’à l’écriture et se rappeler qu’une thèse peut matériellement se rédiger en quatre mois.

Une fois les syndromes dépassés, la thèse finie par être rédigée. Mais au sein même du texte s’installent encore un certain nombre de pathologies, partagées d’ailleurs par de nombreux chercheurs “confirmés”, consistant à utiliser quelques expressions qu’il faut bien savoir déchiffrer pour en comprendre toute la saveur. Voici quelques unes de ces expressions et leur décodage :
- "Il est connu depuis longtemps..." = Je n’ai pas trouvé la référence d’origine
- "Une tendance nette semble se dégager…" = Ces données sont quasiment dénuées de sens
- "Bien qu’il n’ait pas été possible de fournir des réponses définitives à ces questions…" = Mes hypothèses ne sont pas validées, mais j’ai encore bon espoir d’en tirer quelque chose
- "Trois des échantillons ont été choisis pour une étude détaillée…" = Les autres résultats n’ont aucun sens
- "Les résultats les plus typiques sont présentés ici..." = C’est le plus beau graphique que j’ai pu faire
- "Il est estimé que…" = Je pense que…
- "Il est généralement admis que…" = Deux autres personnes le pensent aussi
- "Cette interprétation semble relativement correcte" = Tout est absolument faux
- "Selon l’analyse statistique..." = Selon la rumeur
- "Une analyse plus attentive des données obtenues permettrait sans doute de…" = Trois pages de notes ont été effacées lorsque j’ai renversé un verre de bière
- "Il est clair que des études complémentaires seront nécessaires avant de bien comprendre ce phénomène" = Je ne comprends rien
- "Tous mes remerciements à Pierre Durand pour son assistance technique et à Paulette Robert pour sa discussion des données" = M. Durand a fait le travail et Mme Robert m’a expliqué ce qu’il signifiait
- "Nous espérons que ces résultats stimuleront d’autres travaux dans ce domaine" = Ce texte n’est pas très bon, mais pas plus que les autres sur ce sujet misérable